Introduction
Angela s'est levée de bonne heure ce matin. Ses parents sont déjà partis au travail. Elle se douche et descend prendre son petit-déjeuner qu'elle va choisir d'être copieux. Dans la penderie de l'entrée, elle prend son sac à dos et remonte dans sa chambre. Hier, au soir, elle a soigneusement préparé ses affaires. Sous-vêtements, tee-shirts, sweat-shirt, caleçons, d'jeans, un pull, des chaussettes. Elle y ajoute sa trousse de toilette, prenant la précaution d'y avoir un tube de dentifrice neuf, deux savonnettes, deux flacons de gel douche. Elle y glisse aussi une boîte de Doliprane prise dans l'armoire à pharmacie ainsi qu'un désinfectant et une boîte de pansements. Dans la poche de fond du sac à dos, elle a mis une gamelle, trois éléments qui vient des surplus de l'armée, un seau pliable, un couteau de chasse, fourchette et cuillère, un limonadier tire-bouchons décapsuleur, un pot de café lyophilisé, une bonne réserve de sucre, sans oublier une pierre à feu, une lampe torche et une radio portable. Dans un tapis de yoga, elle roule deux serviettes de toilette, sa parka à capuche et un k-way, un sac de couchage qu'elle sangle à son sac à dos. Elle a laissé sur son bureau, son téléphone portable, sa carte bancaire, hier après-midi, elle a été retirée le maximum autorisé 300 €, en hésitant un peu elle prend quand même son passeport. Elle n'a pas oublié son journal intime. En passant dans le bureau de ses parents, elle choisit une carte de France assez détaillée. Puis elle ajuste sa casquette et va au garage prendre sa bicyclette. Avant de partir, elle a bien refermé les portes à clés, trousseau de clés qu'elle glisse dans la boîte aux lettres. Angela a décidé de quitter le domicile familial, ses parents, de fuguer. Angela vient d'avoir seize ans. C'est une belle et grande jeune fille d'un mètre soixante-douze, des cheveux noirs, très longs, intelligente, curieuse de la vie et du monde qui l'entoure.
Alors, pourquoi cette fugue ? Angela ne supporte pas l'autorité des adultes. Elle ne comprend pas qu'on lui dise de se taire quand elle a quelque chose à dire. Cela lui a valu quelques désagréments quand elle était en primaire
Angela est une rebelle. Elle veut être maîtresse absolue de sa vie.
La fugue
Le village dormait encore quand Angela a enfourché sa bicyclette. La maison étant au bout d'une rue, personne ne l'a vu prendre la petite route qui traverse la forêt.
Aurevoir Guichen.
Elle sait qu'il est important pour elle de ne pas être vue. Elle se donne jusqu'à midi pour parcourir un maximum de chemin. Les moissons sont terminées, il n'y a pas beaucoup de monde dans les champs, elle privilégie les chemins de traverse. Elle s'est fixé un cap, le Sud-Est. Partant de Bretagne, c'est une longue diagonale qu'il va lui falloir parcourir.
8 h, le soleil pointe derrière une colline, la journée s'annonce chaude. Déjà une heure qu'elle roule l'entrée d'une forêt, elle fait une petite pause pour se rafraîchir et se soulager de son sweat-shirt. En ce petit matin, la futaie s'éveille. Les oiseaux sont déjà bien bavards sur les hautes branches. Le pinson réplique au « tit tut tit tut » de la mésange, le curieux rouge-gorge s'approche tout en picorant des insectes sur le sol et au plus haut des branches, les pigeons ramiers roucoulent des « rou-rou-rou-rou-rou ».
Mais Angela n'a pas le temps de s'attendrir de ce concert. Elle doit reprendre sa route. Un rapide coup d'œil à sa carte l'incite à continuer à longer la D 48. Elle a déjà dépassé Saint-Senoux, elle devrait avoir dépassé Bain-de-Bretagne avant midi. Mais elle doit franchir la Vilaine pour cela et elle le fera en utilisant le pont de chemin de fer, un peu risqué, mais plus sûr. Elle suit le ruisseau de la Frominette qui se jette dans la vilaine à proximité du pont de chemin de fer. À cet endroit, la Vilaine est large, le pont est long. Cachée, le long du remblai, elle attend le passage d'un train et attaque la traversée dès que le dernier wagon est passé. Ainsi, elle est certaine d'avoir le temps de franchir le pont sans avoir à s'inquiéter de l'arrivée d'un autre convoi.
Longeant la voie ferrée, elle s'engage sur la D 51 qu'elle va suivre jusqu'à Meyssac.
11 h, elle va se ravitailler dans une petite épicerie. Elle a troqué son d'jeans pour un short et passé un léger débardeur. Les cheveux noués en queue-de-cheval, lunettes de soleil, elle s'est donné un look de cyclotouriste en vacances. Une baguette, du jambon, une bouteille de boisson énergétique et quelques barres de céréales au chocolat. Elle ne s'est pas attardée dans le magasin. Avant de reprendre la route, Angela va faire une première dérogation à l'éducation familiale. Elle entre dans un bureau de tabac, s'acheter un paquet de Marlboro et un briquet. Pour la première fois de sa vie, elle va fumer une cigarette, pas maintenant, mais après déjeuner. Reprenant sa bicyclette. D 69, direction Grand-Fougeray, 14 kilomètres. Dans une petite clairière, elle a fait la pause déjeuner.
En fumant sa première cigarette, elle consulte sa carte, constate qu'elle n'a fait que 33 kilomètres. Elle misait sur une moyenne de 12 km/h, elle est un peu déçue. Elle ne fera pas une longue pause, il lui faut faire plus de route et ne pas musarder sur les chemins de terre. Elle veut rouler jusqu'à 19 h, avant de bivouaquer.
Itinéraire de l'après-midi, Grand-Fougeray, Nozay 22 kilomètres, puis Nort-sur-Erdre 20 km. Elle compte s'arrêter au bord de l'Erdre.
À l'entrée de Nort-sur-Erdre, elle s'arrête dans un Super U. Elle glisse un billet de 5 € dans les mains du vigile qui veillera sur sa bicyclette et son sac à dos pendant qu'elle fera ses achats.
Elle veut faire un bon repas ce soir. Quelques tomates, une boîte de petit salé aux lentilles, du camembert en portions, une petite boîte de sel, deux bouteilles de jus d'orange, une grande bouteille d'eau minérale, une grappe de raisin. Au rayon parfumerie, elle choisit une teinture pour cheveux, elle va devenir blonde.
Elle récupère Sac à dos et bicyclette et sort de Nort-sur-Erdre par la D 178, puis s'engage sur un chemin qui l'amène dans un bois au bord de l'Erdre.
Fin de la première étape. Elle prend le temps de souffler un peu, de faire le point assis au bord de l'eau un jus d'orange à la main.
Il est 19 h. Elle est à 71 kilomètres de chez elle. Ses parents sont maintenant rentrés à la maison depuis une heure. Ils ont forcément déjà constaté sa disparition. Ils vont avertir la gendarmerie qui va venir examiner les indices énumérés par ses parents. Ils vont rapidement retenir la thèse de la fugue, écartant l'enlèvement. Une fugue ne déclenche pas un branle-bas de combat, avec mise en place du dispositif enlèvement avec émission d'un message d'alerte par tous les médias, sur le réseau routier, dans les gares, sur Internet.
Ce qui inquiète Angela, ce sont les réseaux sociaux. Ses parents vont relater sa fugue sur Facebook avec diffusion de sa photo, cela sera partagé et ainsi diffusé dans tout le pays. Il faut qu'elle change de look.
Elle se choisit un coin dégagé, en retrait de la rivière et à l'abri des arbres pour installer son bivouac. Elle va d'abord manger, puis faire sa teinture, se laver et ensuite dormir.
Elle réunit trois grosses pierres, des herbes sèches, des brindilles et quelques morceaux de bois secs, pour faire son feu. Pas un gros feu, juste de quoi se faire à manger. Elle sort son petit matériel de cuisine prépare son repas. Au menu de ce soir deux tomates au sel, petit salé aux lentilles, un morceau de fromage, raisin. Avant de se coucher, elle se fera un café. Mais avant d'allumer le feu, elle se brosse les cheveux, prépare son mélange colorant et oxydant, se protège la peau avec de la vaseline stérilisée, relève ses cheveux jusqu'au sommet de crâne, puis commence à appliquer la teinture avec le pinceau. Angela a visionné plusieurs tutos sur Internet à ce sujet. Il faut 45 minutes, pour que la teinture prenne. Il est temps de manger.
Elle n'a pas pris de maillot de bain, aussi pour se rincer les cheveux, elle décide d'aller se baigner nue. La nuit est déjà tombée, l'eau est un peu fraîche mais elle prend plaisir à cette nouvelle sensation. Elle se sèche au coin du feu tout en préparant son café. Elle passe un caleçon, un sweat-shirt, fait sa vaisselle range son campement éteint le feu, déplie son tapis de sol, se glisse dans son sac de couchage, fume une cigarette, couchant dans son journal le récit de sa première journée, tout en écoutant la radio.
Angela est debout à 6 h, boit un grand verre de jus d'orange avec deux barres de céréales au chocolat, un short, un débardeur, elle est prête à partir pour une nouvelle journée. À son guidon, elle a accroché un sac en papier rempli des détritus de la veille, pour les jeter dans le premier container qu'elle trouvera au bord de la route.
Elle va obliquer sur le sud-est, direction Mauves-sur-Loire là où elle traversera la Loire, puis La Chapelle-Basse-Mer, la Boissière-du-Doré. 42 kilomètres, elle doit y être pour midi.
Peu de monde sur les routes, elle pédale allégrement laissant flotter aux vents, avec fierté, ses longs cheveux blonds.
Le pont qui franchit la Loire est en travaux et il est fermé à la circulation. Il faut faire un détour jusqu'à Thouaré-sur-Loire, franchir la Loire par la D 37, suivre cette route jusqu'à Le Landreau.
Angela y arrive peu après midi. Elle a fait un peu plus de chemin que prévu, mais elle est contente d'elle. C'est la fin du marché à Le Landreau. Elle s'achète une part de pizza et une bouteille d'eau bien fraîche, sort du bourg toujours sur la D 37 en direction de Vallet. Au premier coin d'ombre venu, elle fait sa pause déjeuner. Elle s'accorde une heure de repos, puis reprend son petit bonhomme de chemin. Il y a 40 kilomètres pour rejoindre Cholet. Elle va longer la N° 149, évitant ainsi le centre-ville et couper l'autoroute A 87. C'est son objectif pour ce soir.
Ravitaillement à Mortagne-sur-Sèvre, deux steaks hachés, un paquet de nouilles, du jus d'orange sans pulpe, une bouteille d'eau minérale. Arrivée au bord de l'autoroute, Angela cherche un point d'eau avec des sanitaires. Elle emprunte le petit chemin qui longe l'autoroute jusqu'à une aire de repos. Le coin lui est sympathique, boisé, au bord d'une prairie herbeuse. Elle pose vélo et sac à dos, se désaltère en fumant une cigarette assise sur un tronc d'arbre, puis prépare son bivouac. Avant de se faire à dîner, elle va aux toilettes et se rafraîchir.
En sortant des sanitaires, son attention est attirée par un aboiement. Attaché à un arbre, un chien appelle. Un Berger Belge à poils longs, un Tervueren d'environ trois ans la tête noire, le restant du pelage est fauve, une bête magnifique. Visiblement un animal abandonné par ses propriétaires sur le chemin des vacances. Angela connaît bien cette race de chien qui a la réputation d'être assez agressive. Le chien remue la queue de satisfaction à l'approche d'Angela, il lui lèche les mains, le visage et gémit de reconnaissance. Elle le détache et l'emmène jusqu'à la fontaine à eau pour qu'il puisse boire. Il avait grande soif, la pauvre bête. Elle retourne à son campement, le chien la suit d'instinct et se couche près du sac à dos.
Que vais-je faire de lui ? se demande Angela. Il a un collier, mais pas de plaque d'identification. L'abandonner et continuer mon chemin ? Pas question, il vient déjà d'être abandonné. Le confier à la SPA ? Impossible, ils me demanderaient mes papiers et des explications. Je vais le prendre avec moi décide-t-elle et je vais l'appeler « Le Chien », comme dans le film Alexandre le Bien heureux
Elle prépare son dîner qu'elle va partager avec Le Chien, lui sacrifiant un de ses steaks et augmentant la portion de nouilles. Il aura même droit à une portion de Camembert. Il se régale Le Chien qui reput se couche sous un arbre.
C'est une adoption réciproque, constate Angela en souriant. Elle dessine un croquis du chien dans son journal.
Cela change un peu la donne pour son voyage. En prenant son café avec une cigarette, elle réfléchit à ce qu'elle va faire maintenant, comment continuer avec Le Chien ?
Difficile de songer à le faire courir à côté de la bicyclette. Il faut écarter l'idée de l'auto-stop, elle est trop jeune et en plus avec un chien. Une idée lui vient. Rejoindre une ligne de chemin de fer, abandonner son vélo et monter dans un train de marchandises. La gare la plus proche est celle de Mauléon, à 15 kilomètres. De là, elle devrait pouvoir rejoindre Parthenay. C'est décidé. Demain matin au petit jour, reprendre la bicyclette et filer jusqu'à la gare de Mauléon.
Le jour n'est pas encore levé qu'Angela et Le Chien, à travers les chemins des champs, longent la N° 149 en direction de Mauléon. La gare est un peu à l'écart, il faut contourner le bourg. Un panneau déchetterie. Angela va y abandonner son vélo, prenant soin d'effacer toutes les possibilités d'identification. Il faut maintenant marcher. Le Chien est tout heureux de gambader autour de sa nouvelle maîtresse, prenant un bâton dans la gueule, lui apportant pour qu'elle le lui lance. À ce jeu, il est infatigable, mais il faut avancer. Il est un peu plus de 8 h lorsqu'ils arrivent à la gare.
C'est quasi désert, pas un chat, pas une voiture, personne dans la rue. Les volets, les portes de la gare sont fermés. Sur le côté, cependant, un petit jardin. Une femme sort pour y étendre du linge.
- Bonjour, madame ! dites-moi, quand y a-t-il un train pour aller à Parthenay ?
- Eh ! Ma petite demoiselle, il n'y a plus d'arrêts ici à Mauléon, la gare est fermée depuis plus de 1976. Il faut aller à Cholet pour y prendre un train.
C'est la tuile. Évidemment, ce n'était pas indiqué sur la carte que la gare était fermée. Que faire maintenant se demande Angela ? Plus de bicyclette. Cholet, c'est à 25 kilomètres, au moins 7 h de marche. Tout à l'heure en passant sous la N° 249, elle a vu un échangeur routier, important avec notamment une aire de covoiturage. Il y avait aussi une station-service. Elle va tenter l'auto-stop auprès d'un routier. Il faut qu'elle se vieillisse un peu pour être plus crédible dans la fable qu'elle va essayer de faire passer auprès d'un routier. Dans une poche plastique, elle met des sous-vêtements propres, un tee-shirt, un d'jeans et sa trousse de toilette. En arrivant à la station-service, elle pose son sac à dos sur un banc près de l'entrée, attache Le Chien au pied du banc, sort une gamelle pour lui donner de l'eau.
- Ne bouge pas Le Chien. Tu gardes mon sac à dos, je reviens
Le Chien a compris. Il ne se couche pas, reste assis à côté du banc.
Angela entre, va à l'accueil et demande la clé pour avoir accès aux douches.
À la caisse, c'est un jeune homme d'une vingtaine d'années qui, avec un beau sourire, lui dit :
- Si vous avez besoin, je peux venir vous frotter le dos !
- Non, merci vous êtes gentil, mais je vais me débrouiller toute seule.
En revanche, si vous pouvez jeter un coup d'œil sur mon chien et au sac à dos, ça serait sympa.
- Pas de problème, mademoiselle, je l'ai dans mon champ de vision. Soyez tranquille.
Angela se douche, se change et passe au maquillage. Se fait les yeux, fond de teint, léger rouge à lèvres.
Sois séduisante mais pas trop.
Elle se fait une grosse natte, réajuste sa casquette, mets ses lunettes de soleil et retourne à la boutique.
- Wouaouh ! Superbe ! Qu'est-ce que je vous sers ?
- Merci ! Un café crème et deux croissants. Je vais faire un tour dans la boutique.
Une bouteille d'eau, des barres chocolatées, elle trouve même un paquet de croquettes pour Le Chien.
- Je reviens, je vais lui donner à manger.
- Il n'a pas bougé d'un poil depuis que vous êtes entré. C'est un bon chien de garde.
- Oui, mais il n'est pas commode quand on le dérange.
Le Chien apprécie les croquettes et l'eau fraîche.
- C'était parfait. Je vous dois combien ?
- Les croquettes 7 €, la bouteille d'eau 1.50 €, les cinq barres chocolatées 2.50 €
Le petit-déjeuner avec croissants 5 €. La douche est gratuite, ça vous fait 16 €.
Dites-moi, vous allez où comme ça ?
- Je descends rejoindre mon petit copain dans le sud.
- Le veinard ! Vous êtes véhiculée ?
- Non, je vais essayer de faire du stop.
- Faites attention à vous. Attendez, il y a un routier espagnol qui vient de s'arrêter.
Je le connais bien. Je vais lui demander de vous prendre
- Ah ! Ça, c'est vraiment gentil. Je vais attendre dehors avec Le Chien.
- Le jeune homme revient quelques minutes plus tard.
- C'est d'accord. Il peut vous laisser à Bordeaux, lui, il va à Bayonne.
- Un grand merci. Ça mérite une bise !
- Voilà une journée qui s'annonce belle pour moi. Bon voyage.
Une demi-heure se passe. Le routier a fini son petit-déjeuner, il va reprendre la route.
- Ola ! Eres tu el que hace auto-stop ?
- Si, pero tango mi perro.
- No hay problema, puedo llevarte a Burdeos.
- Muchas gracia. No hablo mucho español.
- Et moi, je parle un peu français. Mon prénom c'est Juan.
- Et moi, c'est Angela.
La cabine est assez haute et Angela doit aider Le Chien à monter. Elle semble un peu méfiante la pauvre bête. Première fois qu'elle monte dans un si gros camion sans doute
- Il est neuf heures et demie. Nous serons à Bordeaux vers treize heures trente.
Je ne vais pas m'arrêter pour manger. Vous n'aurez pas faim ?
- Non, j'ai bien déjeuné et Le Chien aussi. Ne vous inquiétez pas pour nous.
- Vous allez faire quoi dans le midi ?
- Je vais rejoindre mon petit copain qui est en vacances aux Saintes-Maries-De-La-Mer.
- Vous avez quel âge Angela ?
- J'ai 17 ans, je viens d'avoir moi BAC.
- Vous êtes en avance, normalement le BAC ce n'est pas à 18 ans ?
- Oui, mais j'ai sauté une classe à la fin de l'école primaire.
- J'ai une fille de votre âge. Je n'aimerais pas qu'elle soit ainsi sur les routes.
- Mes parents non plus, mais ils sont en voyage d'affaires en Australie, moi je devais garder Le Chien. Alors, je profite de l'occasion pour aller retrouver mon petit copain. Vous transportez quoi dans votre camion ?
- Là, je redescends à vide, j'ai livré des fruits et légumes à la plateforme logistique de Super U à Nantes.
- Et vous faites combien de kilomètres par an ?
- Environ 150 000.
- Vous n'êtes pas souvent à la maison alors !
- Non, en général du vendredi soir au dimanche à midi. Je vais avoir bientôt 53 ans. Dans sept ans, je prends ma retraite.
- Vous faites un dur métier et avec les risques d'accident, ce n'est pas facile.
- Oui, mais j'aime ce métier. Nous approchons de Bordeaux. Je vous dépose où ?
- Près de la gare si cela ne vous fait pas faire un gros détour ?
- Non, je vous descendrai à Pessac. Vous serez à moins de 15 minutes de la gare de Bordeaux Saint-Jean.
- Merci, ce voyage en votre compagnie a été très agréable.
- Ne me remerciez pas, grâce à vous le temps m'a paru moins long.
Il y avait beaucoup de circulation dans l'agglomération de Bordeaux. À 14 h, Juan stoppait son camion.
- Voilà Angela vous êtes arrivée.
- Le Chien et moi, nous vous remercions beaucoup Juan.
- Faites attention à vous jeune et belle demoiselle.
- Ne vous inquiétez pas pour moi, Juan. Le Chien me surveille.
Ce n'est pas Bordeaux Saint-Jean qui convient à Angela. Il faut qu'elle aille à la gare de triage d'Hourcade à Bègles. Une bonne trotte à pied, mais elle n'est pas pressée. Elle va faire un peu de ravitaillement au drive d'un Lidl. Eau minérale, jus de fruit de quoi se faire un bon gros sandwich pour ce soir, des croissants pour demain matin et un réchaud camping-gaz avec deux recharges. Elle ne pourra pas faire de feu ce soir. Elle arrive à la gare d'Hourcade aux environs de 5 h et sur une hauteur, à l'abri d'un petit bosquet, commence à observer ce qui se passe sur les voies. Les cheminots préparent les convois. Ils vont chercher, on ne sait pas où, deux, trois, parfois cinq wagons, parfois un seul qu'ils accrochent bout à bout. Il y a des wagons couverts avec des portes coulissantes, des plats soit vides soit avec des véhicules dessus, des wagons-tombereaux, des citernes, des wagons trémies, des wagons bâchés et pour finir une ou deux motrices.
Cinq convois sont en préparation. Reste à savoir leurs destinations et les heures de départ.
Angela va attendre le départ des cheminots pour aller voir.
Elle prépare son sandwich, donne des croquettes et à boire au Chien, ouvre une bouteille de jus de fruits. Pendant que l'eau pour son café chauffe, elle sort de son sac à dos un sweat-shirt à capuche et sa torche électrique. C'est une puissante Maglite à LED éclairant jusqu'à quatre cents mètres, qui pèse 500 g et mesure 25 cm. Une bonne matraque si besoin est.
Café, cigarette, le sac dissimulé dans les basses branches d'un arbre et c'est parti.
Elle longe le premier convoi, direction Nantes. Pas envie d'y retourner se dit Angela. Le deuxième, direction Marseille, via Toulouse et Nîmes. Départ 5 h demain Matin. Ça, c'est le bon. Il faut maintenant choisir un wagon. Soudain !
- Eh ! Toi la meuf. Tu cherches quoi là ?
Angela sursaute et se retourne pour être face à un jeune garçon d'à peine 20 ans.
- En quoi cela te regarde ? s'enhardit-elle, voyant le chien assis deux mètres derrière le garçon, prêt à bondir.
Continue à d'adresser à moi sur ce ton et mon petit camarade derrière toi va te faire comprendre la politesse.
Le garçon interloqué se retourne et Le Chien montre les dents en grognant.
- Attends, calme-toi, excuse-moi et surtout retiens ton chien.
- Ici Le Chien, sage. Et toi, tu fais quoi ici ?
- Je cherche un train pour Marseille.
- Alors, tu es comme moi, mais moi, je ne vais pas jusqu'à Marseille. Tu as l'habitude de ce genre de voyage ?
- Je l'ai déjà utilisé à plusieurs reprises. Il n'y a pas beaucoup de risques. Les effectifs des cheminots ont bien diminué et les trains ne sont pas beaucoup surveillés. À l'heure du départ, il y a juste un mécanicien qui vient s'assurer que tous les systèmes de freinage sont bien branchés.
- Tu as des bagages ?
- Oui un sac qui est caché dans un transformateur.
- Moi, j'ai mon sac à dos caché dans le bosquet plus haut.
- Si tu veux, on fait le voyage ensemble ?
- Ça me va. Tu as choisi un wagon ?
- Non et toi ?
- Il y a des wagons à portes coulissantes qui sont vides, les portes ne sont pas cadenassées. Ça fera un peu western !
- OK. C'est bon pour moi, va chercher ton sac.
- On va attendre le matin en buvant un café.
Ils discutèrent toute la nuit, ne voulant pas succomber au sommeil au risque de ne pas se réveiller à temps. Ce soir, elle n'a pas écrit dans son journal.